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Dans l'actualité des ...

 7 avril

Mercredi
7 avril 1897

Le président de la République, qui avait été invité, il y a quelques jours, par le comte de Juigné, à assister à une réunion du concours hippique, a annoncé sa visite pour aujourd'hui mercredi.

M. Félix Faure sera accompagné du général Tournier et de deux officiers de sa maison militaire.


Du Matin

Sous forme de vœu présenté au conseil municipal, M. Colly, de Bercy, demande la suppression des périodes d'instruction militaire de 28 et 13 jours, considérant qu'elles sont un sujet de misères pour bien des familles, une lourde charge pour la commune et notamment pour la ville de Paris, enfin qu'elles n'ont aucune utilité au point de vue militaire.

Et les intrigues théâtrales, et les couplets de café-concert -basés uniquement sur la fugue des maris volages appelés, réellement ou non, comme réservistes on territoriaux Attendons-nous à de véhémentes protestations des vaudevillistes et des chansonniers.


Les médecins de M. Tolain, questeur du Sénat, avaient signé, hier, vers midi, le bulletin suivant

« L'état local est stationnaire, mais la faiblesse augmente et l'état général s'aggrave. »

Une seconde consultation a eu lieu, le soir, sans qu'une modification quelconque pût être constatée dans la situation du malade, aucun changement n'a donc été apporté au premier diagnostic.


MM. Alb. Monniot et 0. Biot, chargés par M. Papillaud de se rendre auprès de M. Goirand, député des Deux-Sèvres, pour lui demander rétractation d'une note parue dans la Gazette des Deux-Sèvres du dimanche 4 courant, ou réparation par les-armes, ont adressé à M. Noiraud une lettre se terminant ainsi

«M. Papillaud estimant, comme nous, qu'il ne peut vous demander réparation avant que soient clos les incidents auxquels votre nom a été mêlé, nous prenons simplement date par la présente, vous prévenant de notre visite dès la clôture des incidents auxquels nous venons de faire allusion. »


C'est M. Jobert, inspecteur général des finances, que M. Georges Cochery vient de nommer directeur générale des manufactures de l'Etat, en remplacement de M. Favalelli, récemment nommé conseiller-maitre à la Cour des comptes.


LE JUBILE DE LA REINE VICTORIA

Le gouvernement français sera représenté par une mission spéciale aux fêtes du jubilé de la reine d'Angleterre, le 20 juin prochain. Il n'est nullement question, contrairement à ce qui a été dit par certains journaux, d'un voyage du président de la République à Londres à cette occasion. Aucun chef d'État ne s'y rendra d'ailleurs. Les souverains qui, sont alliés à la reine enverront pour les représenter un prince de leur famille. Les autres enverront des missions extraordinaires c'est ce que fera le gouvernement de la République.


NÉCROPOLE INCONNUE

Du Gaulois:

C'est au Jardin des Plantes que nous l'avons découverte. Dans le vieux bâtiment autrefois destiné aux galeries de zoologie, aujourd'hui abandonné et masqué par les imposantes constructions nouvelles, s'ouvre, au rez-de-chaussée, en contre-bas de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire, une sombre salle lugubre.

Là s'élevait, jusqu'en 1802, une chapelle où furent déposés, au temps jadis, les restes du créateur du « Jardin royal des herbes médicinales », Guy de la Brosse. Lors de la démolition de la chapelle, le cercueil de La Brosse fut exhumé et placé sur de simples tréteaux, dans la cave en question; en les restes du célèbre voyageur Jacquemont vinrent aussi s'échouer là et pendant de longues années on put voir, dans la plus indécente promiscuité de caisses éventrées et de débarras de toutes sortes, les cercueils des deux grands savants, aujourd'hui pourvus de monuments convenables.

Daubenton, lui, repose en paix, depuis le commencement du siècle, sous un tertre verdoyant surmonté d'une stèle nue, à l'ombre du cèdre fameux que Jussieu rapporta soit dit entre parenthèses non dans son chapeau, mais dans un petit pot de terre, non du Liban, mais de Londres, tout simplement.

Comme Napoléon, les botanistes reposent au milieu de toutes ces plantes qu'ils ont tant aimées.


MÉTIER BIEN PARISIEN

De l'Événement

L'administration militaire, toujours pleine de sollicitude pour les vieux serviteurs de la Patrie, a voulu éviter que les Invalides sur la poitrine desquels brille la croix de la Légion d'honneur ou la médaille militaire, et qui ont fêté la dive bouteille, soient vus en ville, titubant et se donnant ainsi en spectacle. Elle a obtenu le résultat désiré en décidant que tout individu qui ramènerait un invalide. égaré dans les vignes du Seigneur à l'Hôtel de l’Esplanade, toucherait une prime de soixante-quinze centimes.

La mesure était bonne en soi, mais elle a ouvert la porte à une spéculation d'un nouveau genre.

Certains industriels, peu scrupuleux il faut le reconnaitre, se sont entendus avec quelques débitants de vins de Grenelle qui, moyennant une somme ridiculement faible — vingt-cinq centimes, dit-on — s'engagent à faire rouler sous la table tous les clients décorés ou médaillés amenés par leurs complices.

La spéculation, dès lors, est très simple. Elle consiste à amener de bons invalides, qui ne s'en doutent pas, choquer leur verre en l'honneur de quelque anniversaire, et, dès qu'ils sont en bon état, leurs amis de passage les ramènent à l'Hôtel. Ils touchent la prime et, malgré le paiement de la dépense, leur bénéfice est encore de cinquante centimes.


Un sport nouveau

Du Gaulois

A la maire du quatrième arrondissement, a eu lieu le concours annuel de sténographie et de machine à écrire organisé par le syndicat général des sténographes et dactylographes.

Quarante-neuf concurrents ont pris part au concours.

Devant l’ardeur incroyable et les épileptiques efforts des concurrents, la fièvre du jeu a failli gagner les spectateurs et c’est tout juste si des paris ne se sont pas établis.

A cette époque de sport à outrance, attendons-nous à voir bientôt surgir un dactylodrome avec le pari mutuel.

Là, au moins, les coureurs, pardon, les doigteurs, obéiront sûrement au doigt sinon à l’œil !


Assassin de sa fille.

Lamarre, ce père infâme qui a tué sa fille dans un accès de jalousie et s'est ensuite frappé de plusieurs coups de couteau, est toujours soigné à l'hôpital Saint-Louis. Son état tend à s'améliorer.

C'est M. Bertulus qui a été chargé de l'instruction de cette curieuse affaire.


On annonce la prochaine apparition d'un nouveau journal du matin, l'Aurore, dont l'administrateur est M. Ernest Vaughan.


L'assemblée générale des membres de l'Association des voyageurs et des commis aura lieu dimanche prochain 11 avril, à une -heure et demie, au Conservatoire des arts et métiers, sous la présidence de M. Ch. Prévet, sénateur, président de l'Association.


Ordre d'un colonel  : « Je vieux commander un régiment robuste; les cantines seront pourvues de Quinquina Dubonnet. »

 8 avril

Jeudi
8 avril 1897

Faits du jour

M. Félix Faure, accompagné de M. Barthou, ministre de l’intérieur; du général Tournier, de M. Le Gall et du commandant Meaux Saint-Marc, a visité, hier matin, l’hôpital de la Salpêtrière. Visiter est le mot bien exact, le Président avant parcouru une à une toutes les salles ainsi que les cuisines, la lingerie et les autres services de l’hôpital.

Avant de se retirer, M. Félix Faure a remercié les médecins des soins qu’ils donnent aux malades et a laissé mille francs pour améliorer l’ordinaire des malades.


Au jardin des Plantes:

Notre ménagerie vient de s’enrichir d’un certain nombre de nouveaux pensionnaires.

Ce sont d’abord deux magnifiques sangliers originaires du Gabon, envoyés par M. Savorgnan de Brazza; puis deux plus petits, dons du docteur Lochelongue, médecin militaire.

M. Louis Baron, agent au service maritime des postes, vient d’adresser à M. Milne-Edwards un chat-tigre, un toucan et deux aras.

Enfin, signalons encore un ours du Caucase et trois kangourous géants, originaires d’Australie, dont un — peu entraîné aux voyages — est mort de fatigue.

Tous ces hôtes sont installés dans leurs petits terminus respectifs.


Felisa et Juana Pena, les deux étoiles de la troupe Fernandez, ont eu le succès le plus vif et le plus mérité, hier, à la fête de nuit du Casino de Paris. Pope Fernandez a eu, d’ailleurs, sa part du triomphe.

Les Fernandez et Lifflon, Mendoza et les Kilpatriks, voilà, ce qui, présentement, fait fureur au Casino.


Pour se guérir et se préserver des rhumes, toux, bronchites, catarrhes, grippe, asthme, pour se fortifier les bronches, l’estomac et la poitrine, il suffit de prendre à chaque repas deux gouttes livoniennes de Trouette-Perret.


En carême, les délicieuses pâtes alimentaires de Rivoire et Carret sont plus en faveur que jamais. Les nouillettes, macaroni et coquilles aux œufs de cette marque réputée se prêtent à mille exquises préparations.


On ne sait plus à quelles couleurs se vouer !

Du Gaulois

Le gouvernement grec va publier un livre blanc concernant la question crétoise.

Le jaune, le bleu, le vert sont depuis longtemps utilisés ; à bientôt les couleurs plus modernes, le mauve et l’héliotrope.

Plus tard, les rayures, les quadrillages, les bigarrures conviendront assez par leurs complications à des reliures diplomatiques.


Tu as été première aujourd'hui, ma fille chérie ; que veux-tu ?  Une poupée, un jouet ?

— Non, maman ; mais, si tu le permets, une boîte de « Suprême Pernot » ; c'est mon régal favori ; mais surtout des vrais, de ceux qui portent le nom écrit sur le biscuit.


LE DRAME DE PASSY

Une mère qui tue sa fille

Un drame très émouvant s'est déroulé hier matin, rue de l’Annonciation, 22, à. Passy. Une femme Thibaud a jeté par la fenêtre son enfant, une fillette âgée de quatre ans, et s’est ensuite précipitée à son tour dans le vide.

La femme  été tuée sur le coup, l’enfant est grièvement blessée.

Il résulte de l’enquête que la femme Thibaud, qui est marié à un ouvrier jardinier, a agi dans un accès de folie causée par l’alcoolisme. Elle avait été internée autrefois à l’asile de la Ville-Evrard.

Détail horrible: au moment où la femme Thibaud jetait son enfant par la fenêtre, le malheureux père rentrait chez lui pour déjeuner. Il supplia d’en bas sa femme de se retirer de la fenêtre et étendit les bras pour recevoir l’enfant, mais il ne parvint pas à sauver le pauvre petit être qu’il vit, ainsi que sa femme, s‘abimer devant lui sur le pavé.


DÉMISSION DU CABINET ROUMAIN

Bucharest, 7 avril : D'un correspondant. Le président du conseil, M. Aurelian, a déclaré au Parlement que le ministère entier a donné sa démission et que lu souverain avisera.


CHULALONGKORN 1er

Bangkok, 6 avril. Par câble au « Matin » — Le roi de Siam est parti aujourd’hui pour l’Europe.


LA PLUIE ET L'ÉLÉGANCE

La pluie n'est pas un obstacle aux sorties des dames qui ont adopté le manteau d'Anthoine, imperméable, sans caoutchouc, léger, élégant et facile à porter. Aux magasins d'Anthoine, 24, rue des Bons-Enfants. Rez-de-chaussée exposition des modèles variés, manteaux et costumes cyclistes.


LA COLONNE DE HERCULANUM

Du Matin

M. Morris, n'avait rien inventé.

On vient de découvrir, à Hërculanum une colonne d'annonces ressemblant absolument à celles qui existent actuellement dans les grandes villes européennes. Les parois en étaient couverte d’une couche de dix centimètres d'affiches appliquées les unes; sur les autres, au moyen de gomme arabique.

Ces placards séparés avec soin ont permis de lire des programmés de théâtres et de jeux de cirque, des proclamations électorales (déjà?...), des avis de réunions publiques, de fêtes, etc.

Hélas! nous n'avons même plus le droit de chanter

       Que l'on est fier d'être Français,

       Quand on contemple. les colonnes !

 9 avril

Vendredi
9 avril 1897

A l’occasion du concours général agricole, le président du conseil et Mme Méline donneront, lundi prochain, un diner à l‘hôtel du ministère 8, rue de Varenne. Ce diner sera suivi, á dix heures, d’une réception officielle à la quelle les exposants sont invités.


Pléiade de sauveteurs.

Un employé de commerce, résolu à se donner la mort, se précipitait hier matin dans la Seine du haut du pont au Change. Spectacle rare: on vit alors six passants faire successivement le plongeon pour porter secours au désespéré. Ces braves sauveteurs, l'imprimeur Brussini le mécanicien Signol, le camelot Lallays, le journalier Jallaguier, un soldat du 115è de ligne nommé Maurice et, finalement, un agent des brigades de réserve, réussirent, après de nombreux efforts, à ramener l'employé de commerce sur la berge.

La foule a fait une ovation enthousiaste aux six sauveteurs.


M. Barthou, ministre de l’intérieur, présidera, dimanche, dans la salle des fêtes du Trocadéro, l’assemblée générale de la société philanthropique L’Union du Commerce.


L’affaire Pini-Thomeguex. ,

M Thomeguex a chargé deux de ses amis, MM. Ch. Philippe et Denis Thomas, de demander à Pini une rétractation écrite ou une réparation par les armes.

Ces messieurs ont donc prié par dépêche M. Pini, en ce moment à Barcelone, de constituer ici des témoins.

L’affaire en est là.


Le ministre de l’instruction publique a autorisé les professeurs de l’enseignenient secondaire se réunir en congrès, à Paris, les 22, 23 et 24 avril, dans une des salles de l’Université.


M. Delpeuch, sous-secrétaire d’État des postes et télégraphes, représentera le gouvernement, dimanche prochain, à  l’inauguration du monument élevé à Sèvres à la mémoire de Journault.


L’illustre sculpteur Paul Dubois vient d’être nommé grand’croix de l’ordre d’Orange-Nassau par la Reine-Régente des Pays-Bas.

La Reine a. voulu exprimer ainsi sa satisfaction de l’accueil fait aux jeunes Néerlandais, qui ont été plusieurs années élèves de notre École des beaux-arts, dont M. Dubois, comme l’on sait, est directeur.


« La Force alliée à la Précision ». C’est la  devise des « Cycles de la maison Petitjean », 93, rue Richelieu, qui apporte à leur construction le même soin qu’a ses coffres-forts, qui ont fait sa réputation. Envoi franco du catalogue sur demande.


On a annoncé la mise en vente de la maison paternelle de J.-F. Millet, à Gréville (Manche).

Cette maison appartient à un frère de Millet, et les enfants du célèbre peintre disent ignorer les intentions du reste de la famille relativement à cette vente.

Pour eux, c’est à Barbizon, où ils sont nés, où a vécu leur père, où il a lutté et où il repose en fin, que sont concentrés tous leurs souvenirs.


Le drame du boulevard Saint-Germain

Un cantonnier nommé Charles Goquillat, demeurant rue de l’Exposition, 12, faisait chaque jour des scènes de jalousie à sa femme qui quittait avant-hier le domicile conjugal.

Le mari délaissé se mettait bientôt à la recherche de l’infidèle et hier, il la rencontrait boulevard Saint-Germain, en face le numéro 124.

Une discussion des plus violentes s’éleva entre les deux époux. Tout à coup Goquillat tira un revolver de sa poche et fit feu trois fois sur sa femme.

Atteinte à la joue droite et à l’épaule, Mme Gocquillat s’affaissa sur le trottoir. Elle a été transportée à l’Hôtel-Dieu. Son état est très grave. Le meurtrier a été arrêté.


Rien de plus joli que Notes sur Londres, par Mme Alphonse Daudet, ce premier volume d’une nouvelle collection dite « Collection parisienne » qu’inaugure aujourd’hui l’éditeur Eugène Fasquelle. Henri Lanoz a illustré ce délicieux volume dont la couverture originale en fait en même temps un bibelot de salon très moderne.


On n’oserait affirmer que servir à sa table ces truites si exquises que l’on trouve vivantes au dépôt de Bessemont, 54, faubourg Montmartre, constitue une mortification de carême! Non! mais ce «maigre » vous met en règle avec les préceptes sacrés. Dès lors...


Pastilles Poncelet

N°7 ― Le feuilleton du journal

 Il ferma la porte

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin ? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un milieu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féérie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous inté- resser à leurs aventures ?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien ? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la vigne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en viens donc tout de suite à l'évènement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante cette intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents, soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux évènements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par M. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin ?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes. ? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au lieu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, l’Évêque se dirigea vers la salle à manger.

GEORGES OHNET
A suivre...
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