Menu haut

Dans l'actualité des ...

 10 janvier

Dimanche
10 janvier 1897

La peur des mots.

La petite ville de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs (Isère), dont le maire est un député radical répondant au nom parfaitement inconnu à Paris d'Octave Chenavaz, a eu l'autre jour, comme à peu près partout, sa petite fête au bénéfice des enfants pauvres.

Seulement radicalisme oblige la petite fête qui, partout ailleurs, s'intitulait « arbre de Noël», fut étiquetée, à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, «arbre du jour de l'an ».

C'est ainsi que, à Paris, les étudiants libres penseurs, et aussi, sans doute, quelques étudiants libres farceurs, baptisent « boul' Mich' » le boulevard Saint- Michel et rue Le la rue Monsieur-le- Prince.

Ces fantaisies rappellent un peu avec beaucoup moins d'esprit la réponse d'un ci-devant gentilhomme cité en 1793 devant le Tribunal révolutionnaire.

Comme le président d'assassins — la définition est de Robespierre lui-même — lui demandait son nom et ses qualités, l'accusé répondit :

— Je n'ai pas de nom, je ne suis rien ni personne. Autrefois on m'appelait le comte de Saint-Cyr, mais aujourd'hui il n'y a plus de comte, ni de « de », ni de saint, ni de sire. C'est même assez ennuyeux pour vous, car enfin il vous sera difficile de condamner à mort quelqu'un qui n'existe pas.

Pour en revenir à M. Octave Chenavaz, député radical de l'Isère, qui supprime Noël de son calendrier, cela doit joliment le contrarier d'être maire d'une commune dans le seul nom de laquelle il y a deux saints.

Le Figaro - 10 janvier 1897

Que s'est-il passé entre le président de la république et les représentants de la ville du Havre?

Il est bien difficile de démêler la vérité au milieu des racontars qui vont leur train.

Toujours est-il que le maire, M. Théodule Marais, ainsi que les adjoints et tous les conseillers municipaux, ont cru devoir s'abstenir d'aller saluer M. Félix Faure à son arrivée au Havre et à son départ jeudi dernier.

Cette attitude du conseil municipal du Havre est diversement appréciée.


Hommage à la vertu

Quimper. Un cas curieux, tout à l'honneur de la population presque entièrement maritime de Douarnenez, où il y a eu, en 1896, 416 naissances. Or, parmi ces naissances, on n'en compte pas une seule d'illégitime.

Douarnenez compte près de 8,000 habitants.


Le président de la République a quitté Paris hier soir pour prendre part, aujourd'hui, à une partie de chasse, à titre purement privé.


Le laboratoire radiographique d'un journal de médecine a fait, ce matin, une intéressante opération au moyen des rayons X. Une fillette de quatre ans, qu'on supposait avoir avalé un sou, a été amenée à ce laboratoire et soumise aux rayons X.

L'opération faite par M. Vaillant a duré 6 minutes 23 secondes. Sur le cliché, on a vu très distinctement le sou dans l'œsophage. Il sera retiré lundi.

Le Temps – 10 janvier 1897

Voulez-vous traverser victorieusement les épidémies et, en particulier, la désastreuse influenza ? Suivez le conseil du docteur Burggraëve et tenez-vous le corps libre. Que de maux on évite par le seul emploi du Sedlitz dosimétrique granulé, qu'il faut se garder de confondre avec le sedlitz du commerce. Exigez donc toujours le Sedlitz Numa Chanteaud, avec le portrait du docteur Burggraëve sur le flacon carré (2 fr. le flacon; 1 fr. le demi-flacon).

 11 janvier

Lundi
11 janvier 1897

Plusieurs de nos confrères ont parlé ces jours derniers d'un projet de mariage concernant S. A. R. l'infant dom Affonso, duc d'Oporto, en ce moment à Paris avec sa mère S. M. la reine Maria Pia de Portugal.

Nous sommes autorisés à déclarer que cette nouvelle ne repose sur aucun fondement.


Le nouveau nonce apostolique, Mgr Clari, sera reçu aujourd'hui par M. Hanotaux, ministre des affaires étrangères. Mgr Clari présentera, cette semaine, ses lettres de créance au Président de la République.


M. José-Maria de Heredia, de l'Académie française, dont plusieurs journaux ont annoncé la présence à Pau, n'a pas quitté Paris.

La charmante ville pyrénéenne compte actuellement parmi ses hôtes un académicien, M. François Coppée. N'est-ce point assez ?


Le premier grand bal officiel de l'année, à la préfecture maritime de Brest, a été donné avant-hier par l'amiral et Mme Barrera qui avaient lancé plus de deux mille invitations.
On avait ouvert le salon Tourville et les salons blancs, jaune et rouge. Décoration superbe avec une incroyable profusion de fleurs. L'amiral Barrera avait auprès de lui ses aides de camp, les lieutenants de vaisseau Amiot et Barthe. Le coup d'œil des élégantes toilettes et des uniformes était merveilleux. On a dansé avec le plus grand entrain. L'orchestre était placé en haut de la grande galerie. Citons au hasard parmi les invités : les amiraux Rasveillère, 0'Neill, Galache, Decourtille, Le Borgne de Kerambosquer, le major- général marquis de Bausset, chef d'état-major ; le préfet du Finistère, le sous-préfet de Brest, les colonels de la garnison, les hauts fonctionnaires civils et militaires, les conseillers généraux du département, ainsi que les officiers du Posadnick et des torpilleurs 120 et 121.

Le cotillon a été dansé dans le grand salon Tourville ou l'on peut admirer le tableau qui représente la mort de Peyrouton, Laffon et de Ladebat, aux îles Marquises. Il a été conduit par M. Frochot, enseigne de vaisseau, et M. Soigny, lieutenant au 20ème régiment d'infanterie, avec Mlles Merlant et Auffret. On s'est séparé à l'aurore.


La Société de sport de l'île de Puteaux offrira à son président, le vicomte Léon de Janzé, comme cadeau de noces un très beau surtout de table. C'est une corbeille du plus pur style Louis XV, posée sur un grand plateau et portant les armes des Janzé.


Conseil pratique

Le bi-borax oriental et les soins à donner aux animaux.

Rien n'est plus nécessaire à la santé des animaux domestiques que la propreté absolue. Le bi-borax, un désinfectant qui nettoie admirablement, est indiqué pour cet usage. Il détruit la vermine, chasse les odeurs désagréables, maintient la peau saine et le poil doux et brillant.

En vente chez tous les épiciers et herboristes par boites cachetées de 10 centimes, 50 centimes et 1 franc.

 12 janvier

Mardi
12 janvier 1897

Les cartes de visite.

A l'occasion du 1er janvier, un certain nombre de cartes de visite ont été jetées à la poste sans avoir été mises sous enveloppe et portant d'un côté l'adresse du destinataire avec le timbre d'affranchissement à 10 centimes et de l'autre la correspondance.

Les cartes ainsi expédiées ont été mises en grande partie au rebut ou frappées de la taxe, parce que les employés des postes estimaient que ces cartes ne pouvaient être admises au tarif des cartes postales.
M. Delpeuch sous-secrétaire d'État aux postes et télégraphes, vient d'adresser au personnel de son administration une circulaire pour lui rappeler que toutes cartes remplissant les conditions de poids et de dimensions spécifiées dans l'arrêté règlementant l'envoi des cartes postales étaient admises à circuler à l'intérieur au tarif de 10 centimes.


Les convalescents, les anémiques, les personnes affaiblies par l'âge ou la maladie sont certains de ranimer leurs forces épuisées par l'usage du Vin de Peptone de Chapoteaut qui contient la viande de bœuf toute digérée par la Pepsine.


LE BILAN DE LA MORGUE

La statistique de la Morgue n'est peut-être pas un document d'une excessive gaieté. Il a cependant ceci de consolant que pendant l'année 1896 le funèbre monument n'a reçu que 846 corps, alors qu'en 1895 il en avait reçu 890. C'est une différence de 44 en moins. Ajoutons que c'est, depuis vingt-six ans, le chiffre le moins élevé.

Ces 846 corps, dont 541 appartiennent au sexe masculin et 305 au sexe féminin, ont donné lieu à 711 reconnaissances, soit par les parents ou les amis des décédés, soit par le fait d'une visite d'un curieux quelconque à la Morgue.

Le corps qui a clos l'inventaire de l'année est celui d'un nommé Bizot, repêché à Pantin, dans le canal, le 31 décembre 1896, à, sept heures du soir.

Comme toujours, c'est pendant la saison chaude que la Morgue reçoit le plus de corps alors qu'en juillet on y amenait 109 cadavres, en décembre il n'y en avait que 39. Quant aux genres de décès, la submersion continue à tenir la tète sur 816 corps, 213 proviennent de repêchages.

Les dépenses de la Morgue pour 1896 ont été de 89,524 francs. Mais dans ce chiffre est compris le service du Laboratoire de toxicologie.

Et, revenant à ce que nous disions en commençant, si pour la généralité du public la Morgue comporte une idée sinistre, il faut ajouter cependant que c'est pour beaucoup de gens une attraction et un lieu de promenade favori. Enfin, bien mieux encore, l'ancien greffier en chef, l'aimable M. Clovis Pierre, qui, pendant plusieurs années, a dirigé l'établissement, n'a-t-il pas chanté en un volume de vers humoristiques les Gaités de la Morgue ?

Le Figaro – 12 janvier 1897


Pastilles Poncelet

N°6 ― Le feuilleton du journal

 La malicieuse personne avait app

La malicieuse personne avait appris à son pensionnat que les jeunes gens n'ont été créés que pour la commodité et la distraction des belles personnes, et comme elle se savait très jolie, elle cherchait en quoi le voisin de son père pourrait lui être utile ou agréable. Elle l'avait trouvé assez gauche dans ses mouvements, assez mal tourné dans ses vêtements noirs. Son visage, à vrai dire, lui avait paru sup- portable, encore qu'il fût déparé par un air de timidité qui le rendait glacial. Ce monsieur riait-il quelquefois, causait-il seulement, était-il capable de danser ? Enfin quelle ressource pouvait-il être pour une jeune fille, qui sortait des classes de Mlle Formentin, après dix ans de compression pédagogique, avec un désir immodéré de s'amuser ?

Paul Daniel ne paraissait pas vraiment offrir de sérieuses garanties, et il faut avouer que la première impression qu'il produisit fut défavorable. Mais il n'avait pas encore parlé, et tous ceux qui le connaissent savent quelle puissance de grâce et de séduction réside dans sa voix et dans son regard, quand il s'anime et veut convaincre. Le lendemain, après avoir étonné ses élèves par la distraction inusitée qu'il eut en faisant son cours, vers quatre heures, comme Mlle Guépin se promenait dans le petit jardinet qui s'étendait derrière la maison, juste assez grand pour contenir deux carrés de légumes, un puits et une plate-bande de giroflées, Paul se hasarda à pénétrer dans cet Éden. La jeune fille paraissait s'y ennuyer prodigieusement. Depuis le déjeuner, elle y faisait prendre l'air à sa rêverie, peut-être y cherchait-elle le serpent. Elle n'y trouva qu'un professeur de philosophie. Mais, ce jour-là, Daniel n'était plus paralysé par une terreur folle, il osa faire la conversation, et comme il avait de l'esprit, et surtout comme il désirait plaire, il sut distraire la charmante Florence qui dut s'avouer que la vie serait vraiment acceptable, à Beaumont, pour peu qu'il s'y trouvât une demi-douzaine de jeunes gens, professeurs ou autres, qui songeraient à mettre en commun leur ingéniosité et leur verve afin de lui procurer de l'amusement.

En attendant elle s'accommoda de son voisin, lui prodigua les sourires, les coquetteries, et l'affola si bien qu'il s'en ouvrit naïvement à sa mère, comme un véritable enfant qu'il était resté pour elle, lui déclarant que, hors de la possession de cette aimable fille, il ne connaissait pas de bonheur possible pour lui dans la vie. La mère Daniel fut très étonnée de cette soudaine éruption que rien n'avait fait prévoir, elle en fut même inquiète. Elle avait à peine soupçonné la présence de la jeune Florence dans la maison, et déjà elle en voyait les effets foudroyants. Son fils, à n'en pas douter, était en proie à une fièvre d'amour qui ne lui laissait plus la libre disposition de ses facultés. Et si le malheur voulait que du côté de la jeune fille il se heurtât à une résistance, très possible sinon probable, qu'allait-il devenir et qu'en pourrait-elle faire ?

Elle essaya de le raisonner, de lui remontrer qu'il était bien jeune, que sa situation, pour assurée qu'elle fût, n'était pas brillante, que la fille de M. Guépin montrait un goût d'élégance et un raffinement de toilette qui détonnaient avec le métier modeste de son père. Elle insinua que la jeune Florence lui semblait évaporée et coquette, et que la gravité du caractère de Paul s'accommoderait mal de cette légèreté. Les femmes de messieurs les professeurs étaient toutes personnes sérieuses et même un peu sévères; elle n'ajouta pas qu'elles étaient toutes laides, ce qui était vrai, et qu'il fallait que la femme de Paul le fût aussi. Il ne lui parut pas que le devoir d'un membre de l'Université dût aller jusqu'à un pareil renoncement professionnel. Elle ajouta à son discours beaucoup d'exclamations et un nombre considérable de soupirs, mais elle n'eut aucune prise sur l'esprit de son fils qui lui déclara, après comme avant, qu'il voulait devenir le mari de Mlle Florence, sous peine de ne prendre aucun plaisir à la vie. La mère Daniel était une brave femme, elle n'avait pas pensé une seule fois à elle-même, à son avenir, en tenant à son fils le langage raisonnable qui venait de le laisser si insensible. Elle dit alors : « Tu veux épouser cette jeune personne. C'est bien, je vais demain en parler à son père. »

Guépin était extrêmement appliqué à cheviller une persienne, quand Mme Daniel se présenta pour parler à son voisin. Celui-ci, sans remettre sa veste, introduisit la mère du jeune professeur dans sa salle à manger, qui était contigüe à son atelier, et pendant que ses ouvriers sciaient, rabotaient, clouaient avec un bruit diabolique, il fit asseoir la visiteuse et lui demanda, en criant, pour se faire entendre, ce qui lui valait le plaisir de la voir. Il se disait en lui-même : « Voilà une brave dame qui a besoin d'une bonne caisse pour serrer ses affaires à l'abri des mites et des papillons, pendant l'été, et qui vient me la commander. » Mme Daniel aussitôt, sans précaution oratoire déclara, en criant aussi, que son fils était amoureux fou de Mlle Florence et qu'il en perdait le boire et le manger. Le menuisier dit : « Fichtre ! » et comprenant qu'il n'était guère possible de continuer une conversation aussi importante au milieu d'un pareil vacarme, il se leva, ouvrit la porte de l'atelier, regarda l'heure au coucou qui battait, ajoutant son tic tac à tous les bruits du travail, et dit : « Garçons, il est 4 heures, tournez-moi les talons, allez goûter. Vous reviendrez à la demie. »

Il ferma la porte, se rapprocha de Mme Daniel et la regardant avec une surprise attendrie : « Alors comme ça, votre fils trouve ma Florence à son gré ? Ça ne m'étonne pas, car c'est une personne très instruite et qui sait se tenir comme dans la société. Il est sûr qu'elle n'est point faite pour épouser un ouvrier comme son père. Mais vous savez, ma voisine, je ne la contrarierai pas, et avant tout il faut que M. le professeur lui plaise. Pour ce qui est de l'instruction, je trouve flatteur d'avoir un gendre savant, moi qui ne suis qu'un âne. Ma Florence aura un joli sac, quand j'aurai fini de travailler le bois, et pour l'instant je lui constitue dix mille francs en dot. » Mme Daniel dut confesser avec un peu de souci que son fils n'aurait rien que ses appointements, mais qu'il pouvait compter sur l'avenir. Un homme de sa valeur n'était pas fait pour s'enterrer toute sa vie dans un lycée de province. Elle prononça le mot de « Paris » et vit la figure du menuisier s'épanouir. Il était évident que le brave homme, si simple et presque humble quand il s'agissait de lui-même, avait rêvé pour sa fille de brillantes destinées. Mais il devint réservé, presque silencieux, à partir de ce moment-là, et accueillit les amplifications de Mme Daniel avec un air de gravité. Il déclara à la voisine qu'il parlerait à sa fille de la proposition qui lui était faite, et que si elle ne la repoussait pas de prime abord, il consulterait certaines gens dans lesquels il avait grande confiance, afin de savoir au juste ce que la carrière d'un professeur de philosophie pouvait offrir de satisfaction à la juste ambition d'une femme.

Mme Daniel, comprenant qu'il n'y avait plus une parole utile à échanger avec Guépin, prit congé de lui en le priant de ne pas laisser languir son fils qui se morfondrait en attendant une réponse. Le menuisier retrouva sa langue pour dire qu'il savait ce que c'était qu'aimer, et qu'il ne voulait faire de chagrin à personne. Il se montra bonhomme, comme au début de l'entretien, et ses ouvriers recommençant à faire rage dans l'atelier, il reconduisit Mme Daniel jusqu'à l'escalier, et lui fit ses adieux en pantomime.

GEORGES OHNET
A suivre...
menu-bas