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Samedi 20 Octobre 1897


 049 - fort jolie pelote de voyage

CHRONIQUE DE L'ÉLÉGANCE

Voici une fort jolie pelote de voyage qui peut avoir beaucoup de succès dans les ventes de charité. Elle est pratique et facile à loger dans un sac ou une valise. On prend deux bouts de rubans à carreaux bleus zt blancs ou rouges et blancs, genre toile à matelas, longs de trente centimètres chacun, larges de quinze.

On les réunit carrément par un fin surjet au moyen d'une bande de deux centimètres et demi environ en soie pareille, qui fait la plate-bande du matelas. Ceci fait, on bourre de son, de façon à obtenir un rectangle ferme et bien plat, et on capitonne symétriquement avec quelques points de soie. On entoure les deux côtés de la pelote d'une fine ganse de soie blanche. C'est donc bien peu de chose à exécuter. Le tout tient à peine la place d'un petit volume. Avec un assortiment d'épingles les vendeuses de la charité auront là un objet peu coûteux à confectionner et d'un placement facile. On peut le faire en toutes sortes de soie.

Une recette
de
Mme de Bonnechère

 Maquereaux londoniens.

Maquereaux londoniens. — Épluchez, épépinez de grosses groseilles dites groseilles à maquereau, passez-les au beurre avec persil haché, sel, poivre, ajoutez un hareng pilé, passez le tout ; mettez un peu de poivre de cayenne ; garnissez l’intérieur des maquereaux avec cette farce, mettez-les cuire dans de l’eau salée avec tranches d’oignons et de carottes ; au premier bouillon retirez et servez avec sauce aux groseilles vertes.



10 192 jeunes gens se sont présentés au baccalauréat en 1893.
Jusqu'à preuve du contraire, le mont-de-piété de Strasbourg tient un record. Pendant le carnaval 1897, 53 vélocipèdes y ont été engagés.
Le 13 mars 1865, eurent lieu les obsèques du duc de Morny et son convoi fut suivi par des députations de tous les grands corps de l’État.
Dans une circulaire du 1er novembre 1851, Saint Arnaud a rappelé aux militaires leur devoir d'obéissance passive.

CONSEIL UTILE

 Renseignements

Renseignements : Lorsqu'on est invité à une chasse à courre, il ne faut pas se croire obligé de revêtir la livrée de l'équipage. Celle de l'équipage de Bonnettes (à la duchesse d'Uzès) est bleue et rouge; aux chasses du duc d'Aumale, on portait l'habit bleu de Sèvres à boutons d'argent. Vous n'êtes tenu qu'à la toute petite courtoisie de faire coudre à votre habit de chasse (qui n'est pas forcément rouge) « le bouton » (la garniture de boutons) que le chef d'équipage vous envoie avec son invitation. Vous pouvez encore attacher à votre boutonnière ou à votre chapeau une petite cocarde aux couleurs de l'équipage. N'arborez la cocarde, si vous la portez à la boutonnière, qu'au moment de partir en chasse, afin de ne pas risquer des ennuis pour port illégal de décoration. - La crainte de l'autorité est le commencement de la sagesse. Redoutez jusqu'au garde-champêtre, qui pour- rait être au courant de ce qui se fait.

Baronne STAFFE

 USAGES DU SIECLE

USAGES DU SIÈCLE


Les deuils de famille

On nous demande quelques renseignements sur la réserve que les gens du monde doivent observer pour les deuils de famille.

Le code du deuil est réglé par des usages fixes et que chacun connaît. Il est plus délicat d'observer les nuances mondaines qui s'imposent, pour les deuils de convenance.

Nous ne parlerons que de ceux-ci ; les deuils de cœur ne se portent pas sur les habits. Le deuil se divise généralement en trois périodes.

Le grand deuil de crêpe se porte pendant la première moitié du temps fixé le deuil en tout noir habillé, et le demi-deuil en gris, violet et blanc, se partagent la seconde période.

Que le deuil soit d'un an, comme celui d'un père ou beau-père, ou de trois mois, comme celui d'un oncle, il est de haute convenance de ne prendre aucune part à la vie mondaine et de se renfermer comme relations dans la plus stricte intimité tant que l'on porte le grand deuil. On reçoit les visites de condoléances, mais on n'est tenu de les rendre qu'après la première période écoulée. Après ce temps, on peut commencer à sortir, mais en gardant beaucoup de réserve, comme l'indique le décorum des vêtements, qui restent noirs. Les étoffes de soie, les passementeries et garnitures seront mates.

Les chapeaux, sans être voilés de crêpe, seront encore endeuillés les gants et accessoires entièrement noirs, point de bijoux, sinon des perles. Si l'on va au concert, au théâtre pour entendre de ta musique, ce qui pour bien des personnes est une diversion utile, on aura soin de ne pas se montrer en grande loge. Il est de bon goût de ne pas paraître dans les petits théâtres bouffes. On acceptera chez des amis des invitations soit pour diner, soit pour certaines réunions musicales, à condition que cela ne dépasse pas un cercle restreint. En un mot, sans proscrire toute espèce de relations, on évitera pendant la seconde période du deuil de se mêler aux réunions ayant un caractère de grande réception mondaine.

Cependant, on pourra se montrer en visite chez des amis, à leur jour, à des conférences, réceptions académiques, etc., etc. On pourra également donner quelques dîners intimes.

Dès que l'on est arrivé à la période du gris, du violet et du blanc, on peut sortir selon ses habitudes. Cependant, on devra attendre la fin du deuil pour rouvrir ses salons. Le deuil de veuve se porte dans la retraite absolue et austère, pendant huit mois au minimum. Après ce temps, la coupe des vêtements pourra perdre de son apparence monacale, on commencera à sortir dans une étroite intimité. Les femmes veuves qui ne sont plus jeunes, qui ont une nombreuse famille, continueront naturellement à s'en entourer, à recevoir leurs enfants et leurs petits-enfants à dîner chez elles, mais sans y admettre d'étrangers.

Le deuil de veuve se porte à l'anglaise, avec le bonnet blanc. Les cols et manchettes de linon à grand ourlet. Après un an et un jour, on quitte le crêpe et les lainages mats on commencera à porter des vêtements plus habillés et à pouvoir retourner chez ses amis. Après deux années, on peut rentrer dans le mouvement mondain.

Ce deuil se porte souvent toute la vie, ce qui sied aux femmes ayant dépassé ta jeunesse. Mais les obligations qu'il impose cessent avec les périodes que nous indiquons.

Le deuil s'impose aux hommes d'une façon moins sévère. Ils retournent à leurs affaires, à leur cercle dès que leur état d'esprit le permet. Il est admis de les voir au théâtre même en grand deuil. C'est une question de tact et .de cœur que chacun règle selon les obligations de la carrière ou des affaires. Mais leur présence est peu convenable dans les lieux de plaisir tant que le grand deuil s'impose.

Le Gaulois — 8 janvier 1897

 PETIT CARNET

PETIT CARNET

Le diner offert aux membres de la commission supérieure de classement par le général Saussier, gouverneur militaire de Paris, a eu lieu hier soir, à sept heures et demie, à l'hôtel Continental.

La table, ornée avec beaucoup de goût, comprenait quatre-vingt-dix couverts. Voici la liste des invités Le général Billot, le général Davoust, grand chancelier de la Légion d'honneur les membres du conseil supérieur de la guerre, le président de la commission de classement des troupes de la marine, l'inspecteur général de l'artillerie de marine, les commandants de corps d'armée, le préfet de la Seine, le préfet de police, le préfet de Seine-et-Oise, le secrétaire général de la présidence de la république et de la grande-chancellerie, le directeur du cabinet du président de la république, tous les officiers généraux et assimilés employés au ministère de la guerre et dans le gouvernement de Paris.

Le menu était ainsi composé :

Huîtres royal Zélande

Potage tortue aux quenelles de volaille

Bisque d'écrevisses

Turban de sole à la Joinville

Filet de bœuf à la Régence

Poulardes braisées aux truffes

Chaud-froid d'ortolans à la Russe

Homard à l'américaine

Granité au cherry-Brandy

Marquise à la bénédictine

Bécasses flanquées de cailles

Salade de romaine

Parfait de foie gras au Champagne

Pointes d'asperges à la crème

Oranges sautées à la bordelaise

Poches à l'Impératrice

Glace Comtesse Marie

Gâteau Plumcake

Corbeille de fruits Bonbons Petits fours

Amontilado supérieur

Château-Yquem 1890, Saint-Emilion en carafes Château-Latour 1878, Clos-Vougeot 1874

Moët impérial

Le général Saussier présidait, ayant à sa droite les généraux Coiffé, Hervé, Brugère, Varaigne, de Boisdeffre, Caillard, le préfet de la Seine, le général Borgnis-Desbordes.

Et à sa gauche, les généraux Caillot, de France, Larchey, Brault, Riff, de Sesmaisons, le préfet de police et le général de Saint-Germain.

En face du général Saussier avait pris place, le général Billot, ministre de la guerre. A droite du général Billot se trouvaient, les généraux Davout d'Auersuedt, grand chancelier de la Légion d'honneur Jamont, Mercier, Zurlinden, Jacquemin, Zédé, Duchesne, le préfet de Seine-et-Oise.

A la gauche du ministre avaient pris place, les généraux de Négrier, Fabre, Giovanninelli, Pierron, de Garnier des Garets, Guioth, Nismes et le secrétaire général de la grande chancellerie.

La musique de la garde républicaine s'est fait entendre pendant le dîner.

Le Gaulois — 1er décembre 1897
 Le petit support de voyage

Le petit support de voyage

Notre figure a besoin à peine de commentaire. La grande fatigue du chemin de fer provient de l'immobilité à laquelle on est condamné, assis, dans les compartiments complets : impossible de se reposer d’une attitude par une autre ; et que faire de ses bras ? Il y a bien dans les compartiments de première classe, à côté des portières, une courroie dans laquelle on peut passer un de ces appendices; mais c'est tout, que faire de l'autre  ? et que peuvent imaginer les voisins qui ne bénéficient pas du coin bienheureux ? Les voyageurs accueilleront avec joie le petit support de voyage que nous figurons en même temps qu'une de ses applications naturelles ; il n'est pas encombrant ; en dehors de son emploi spécial, il peut servir même à protéger un paquet et il ne nous étonnerait pas d'ailleurs outre mesure de le voir un jour voituré sur le quai des gares de départ, avec les petits coussins, en vue de la location pendant la durée du voyage.

Le Monde illustré — 27 mars 1897
 En causant l

Causette

En causant l'autre jour avec un vieux docteur de mes amis, qui était venu me faire une petite visite, je me félicitais de la douceur relative de cet hiver, qui permettait de ne pas trop envier à Paris celle de la Côte d'Azur.
Oh ! oh ! fit-il en souriant, modérez votre enthousiasme. Il n'est pas de température plus traîtresse et plus dangereuse que celle-ci. Ces brusques changements de l'atmosphère, ces brouillards, cette humidité lourde sont des ennemis redoutables pour la santé. La déperdition des forces est plus grande et Dieu sait si vous en perdez, belles dames qui suivez de très près toutes les réunions mondaines Croyez-moi, prenez des précautions et surtout des reconstituants.
» J'aimerais à voir dans vos five o'clock, sur un plateau, à côté de ces vins d'Espagne que vous dégustez en grignotant des tartelettes, une bouteille de vin Désiles qui ferait couler un peu de phosphate dans vos veines et y apporterait en même temps les principes reconstituants de la kola et de la coca.
Voyez-vous, c'est tout aussi agréable au palais et c'est diantrement plus généreux.
» Pour combattre un refroidissement, pour activer la guérison d'un rhume, d'une bronchite, pour empêcher l'influenza de nous étreindre de ses griffes, je ne sais rien de meilleur qu'un verre à bordeaux de vin Désiles, mélangé à une tasse de thé brûlant. C'est un punch exquis, raffiné, qui vous charme et qui vous sauve en activant la circulation du sang et en portant dans tout votre être des principes régénérateurs.
» Et, dit le bon docteur en se levant et en embrassant une blonde fillette qui venait dire bonjour à sa marraine, n'oubliez pas que, pour les enfants, c'est un tonique incomparable.
» Que d'inquiétudes les mères s'épargneraient en leur faisant boire chaque jour un verre de vin Désiles! »

Parisette.

Tout comme le Figaro quand il construisit son hôtel, « La New-York », compagnie d'assurances sur la vie, ouvre un concours pour les plans des bétiments qu'elle va faire élever au coin du boulevard des Italiens et de la rue Le Peletier. Ce concours part du 15 novembre ; trois prix (de 10,000, 7,000 et 5,000 francs), seront décernés aux auteurs des trois plans classés les premiers par le jury. « La New-York » veut faire grandement les choses ; elle va doter Paris, comme elle l'a fait pour plusieurs capitales d'Europe, d'un véritable monument. A Paris, la situation de l'hôtel de « La New-York » est admirable et les vrais Parisiens ne peuvent que s'en réjouir.
Le Café Riche, qui occupera une partie importante du nouvel immeuble, y retrouvera certainement son ancienne splendeur. Rien ne sera négligé pour qu'il redevienne, comme autrefois, l'un des premiers établissements de Paris.

 Les établissements Allez frères

Les établissements Allez frères viennent de compléter dans leurs magasins bien connus le rayon d’éclairage qui répond désormais admirablement aux nécessités de la vie moderne.

Ce rayon a reçu un développement considérable par l’adjonction de l’éclairage électrique qui se trouve représenté dans les établissements Allez frères par les procédés les plus simples comme les plus riches et les plus élégants.

D’ailleurs nous nous proposons de visiter en détail et à. l’intention de nos lecteurs, les transformations si heureusement réalisées par les établissements Allez frères.

Il y a des poudres de riz à tous les prix, mais les personnes soucieuses de leur santé ont adopté la Poudre Simon, dont le suave parfum obtient partout le plus vif succès.


N°6 ― Le feuilleton du journal

 La malicieuse personne avait app

La malicieuse personne avait appris à son pensionnat que les jeunes gens n'ont été créés que pour la commodité et la distraction des belles personnes, et comme elle se savait très jolie, elle cherchait en quoi le voisin de son père pourrait lui être utile ou agréable. Elle l'avait trouvé assez gauche dans ses mouvements, assez mal tourné dans ses vêtements noirs. Son visage, à vrai dire, lui avait paru sup- portable, encore qu'il fût déparé par un air de timidité qui le rendait glacial. Ce monsieur riait-il quelquefois, causait-il seulement, était-il capable de danser ? Enfin quelle ressource pouvait-il être pour une jeune fille, qui sortait des classes de Mlle Formentin, après dix ans de compression pédagogique, avec un désir immodéré de s'amuser ?

Paul Daniel ne paraissait pas vraiment offrir de sérieuses garanties, et il faut avouer que la première impression qu'il produisit fut défavorable. Mais il n'avait pas encore parlé, et tous ceux qui le connaissent savent quelle puissance de grâce et de séduction réside dans sa voix et dans son regard, quand il s'anime et veut convaincre. Le lendemain, après avoir étonné ses élèves par la distraction inusitée qu'il eut en faisant son cours, vers quatre heures, comme Mlle Guépin se promenait dans le petit jardinet qui s'étendait derrière la maison, juste assez grand pour contenir deux carrés de légumes, un puits et une plate-bande de giroflées, Paul se hasarda à pénétrer dans cet Éden. La jeune fille paraissait s'y ennuyer prodigieusement. Depuis le déjeuner, elle y faisait prendre l'air à sa rêverie, peut-être y cherchait-elle le serpent. Elle n'y trouva qu'un professeur de philosophie. Mais, ce jour-là, Daniel n'était plus paralysé par une terreur folle, il osa faire la conversation, et comme il avait de l'esprit, et surtout comme il désirait plaire, il sut distraire la charmante Florence qui dut s'avouer que la vie serait vraiment acceptable, à Beaumont, pour peu qu'il s'y trouvât une demi-douzaine de jeunes gens, professeurs ou autres, qui songeraient à mettre en commun leur ingéniosité et leur verve afin de lui procurer de l'amusement.

En attendant elle s'accommoda de son voisin, lui prodigua les sourires, les coquetteries, et l'affola si bien qu'il s'en ouvrit naïvement à sa mère, comme un véritable enfant qu'il était resté pour elle, lui déclarant que, hors de la possession de cette aimable fille, il ne connaissait pas de bonheur possible pour lui dans la vie. La mère Daniel fut très étonnée de cette soudaine éruption que rien n'avait fait prévoir, elle en fut même inquiète. Elle avait à peine soupçonné la présence de la jeune Florence dans la maison, et déjà elle en voyait les effets foudroyants. Son fils, à n'en pas douter, était en proie à une fièvre d'amour qui ne lui laissait plus la libre disposition de ses facultés. Et si le malheur voulait que du côté de la jeune fille il se heurtât à une résistance, très possible sinon probable, qu'allait-il devenir et qu'en pourrait-elle faire ?

Elle essaya de le raisonner, de lui remontrer qu'il était bien jeune, que sa situation, pour assurée qu'elle fût, n'était pas brillante, que la fille de M. Guépin montrait un goût d'élégance et un raffinement de toilette qui détonnaient avec le métier modeste de son père. Elle insinua que la jeune Florence lui semblait évaporée et coquette, et que la gravité du caractère de Paul s'accommoderait mal de cette légèreté. Les femmes de messieurs les professeurs étaient toutes personnes sérieuses et même un peu sévères; elle n'ajouta pas qu'elles étaient toutes laides, ce qui était vrai, et qu'il fallait que la femme de Paul le fût aussi. Il ne lui parut pas que le devoir d'un membre de l'Université dût aller jusqu'à un pareil renoncement professionnel. Elle ajouta à son discours beaucoup d'exclamations et un nombre considérable de soupirs, mais elle n'eut aucune prise sur l'esprit de son fils qui lui déclara, après comme avant, qu'il voulait devenir le mari de Mlle Florence, sous peine de ne prendre aucun plaisir à la vie. La mère Daniel était une brave femme, elle n'avait pas pensé une seule fois à elle-même, à son avenir, en tenant à son fils le langage raisonnable qui venait de le laisser si insensible. Elle dit alors : « Tu veux épouser cette jeune personne. C'est bien, je vais demain en parler à son père. »

Guépin était extrêmement appliqué à cheviller une persienne, quand Mme Daniel se présenta pour parler à son voisin. Celui-ci, sans remettre sa veste, introduisit la mère du jeune professeur dans sa salle à manger, qui était contigüe à son atelier, et pendant que ses ouvriers sciaient, rabotaient, clouaient avec un bruit diabolique, il fit asseoir la visiteuse et lui demanda, en criant, pour se faire entendre, ce qui lui valait le plaisir de la voir. Il se disait en lui-même : « Voilà une brave dame qui a besoin d'une bonne caisse pour serrer ses affaires à l'abri des mites et des papillons, pendant l'été, et qui vient me la commander. » Mme Daniel aussitôt, sans précaution oratoire déclara, en criant aussi, que son fils était amoureux fou de Mlle Florence et qu'il en perdait le boire et le manger. Le menuisier dit : « Fichtre ! » et comprenant qu'il n'était guère possible de continuer une conversation aussi importante au milieu d'un pareil vacarme, il se leva, ouvrit la porte de l'atelier, regarda l'heure au coucou qui battait, ajoutant son tic tac à tous les bruits du travail, et dit : « Garçons, il est 4 heures, tournez-moi les talons, allez goûter. Vous reviendrez à la demie. »

Il ferma la porte, se rapprocha de Mme Daniel et la regardant avec une surprise attendrie : « Alors comme ça, votre fils trouve ma Florence à son gré ? Ça ne m'étonne pas, car c'est une personne très instruite et qui sait se tenir comme dans la société. Il est sûr qu'elle n'est point faite pour épouser un ouvrier comme son père. Mais vous savez, ma voisine, je ne la contrarierai pas, et avant tout il faut que M. le professeur lui plaise. Pour ce qui est de l'instruction, je trouve flatteur d'avoir un gendre savant, moi qui ne suis qu'un âne. Ma Florence aura un joli sac, quand j'aurai fini de travailler le bois, et pour l'instant je lui constitue dix mille francs en dot. » Mme Daniel dut confesser avec un peu de souci que son fils n'aurait rien que ses appointements, mais qu'il pouvait compter sur l'avenir. Un homme de sa valeur n'était pas fait pour s'enterrer toute sa vie dans un lycée de province. Elle prononça le mot de « Paris » et vit la figure du menuisier s'épanouir. Il était évident que le brave homme, si simple et presque humble quand il s'agissait de lui-même, avait rêvé pour sa fille de brillantes destinées. Mais il devint réservé, presque silencieux, à partir de ce moment-là, et accueillit les amplifications de Mme Daniel avec un air de gravité. Il déclara à la voisine qu'il parlerait à sa fille de la proposition qui lui était faite, et que si elle ne la repoussait pas de prime abord, il consulterait certaines gens dans lesquels il avait grande confiance, afin de savoir au juste ce que la carrière d'un professeur de philosophie pouvait offrir de satisfaction à la juste ambition d'une femme.

Mme Daniel, comprenant qu'il n'y avait plus une parole utile à échanger avec Guépin, prit congé de lui en le priant de ne pas laisser languir son fils qui se morfondrait en attendant une réponse. Le menuisier retrouva sa langue pour dire qu'il savait ce que c'était qu'aimer, et qu'il ne voulait faire de chagrin à personne. Il se montra bonhomme, comme au début de l'entretien, et ses ouvriers recommençant à faire rage dans l'atelier, il reconduisit Mme Daniel jusqu'à l'escalier, et lui fit ses adieux en pantomime.

GEORGES OHNET
La suite ...

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